Chapters (30)
- Loco
- ILa vérité
- IIEnquête
- IIILe rhapsode
- IVNécropole
- VL’autre singe
- VIDes pieds d’argile
- La mort est une garce
- VIIRoutes difficiles
- VIIIL’endroit de sa chute
- IXContact
- XSoleil et ombre
- Ages sombres
- XILe terrain de chasse
- XIIEn dessus et en dessous
- XIIIL’enfant prophétique
- XIVLe Tabernacle
- Saints et pécheurs
- XVLe prix à payer
- XVIMaintenant ou jamais
- XVIIDélire
- XVIIILa colère des vertueux
- La bonne nuit
- XIXUn visage sans amis
- XXPulsions
- XXICe désir-là
- XXIILe triomphe du Masque
- XXIIILa traque
- XXIVCabale
- XXVReste avec moi
Tout ce qu’elle avait convoité ou envié chez les autres membres de son espèce lui semblait à présent sans valeur. Le rêve d’une anatomie parfaite — visage de vedette de feuilleton télé, corps de fille de magazine à déplier — l’avait distraite des promesses d’un vrai bonheur. Des promesses vides. La chair ne pouvait pas conserver son charme, ni les yeux leur éclat. Ils auraient bientôt rejoint le néant.
Mais les monstres étaient éternels. Une partie de son moi interdit. Son moi nocturne, sombre et métamorphique. Elle désirait ardemment être de leur nombre.
Il lui restait tant de choses à accepter chez eux, dont la moindre n’était pas leur appétit de chair humaine, qu’elle avait observé en direct dans les chambres de la Sweetgrass Inn. Mais elle apprendrait bien à comprendre. En vérité, elle n’avait pas le choix. Elle avait été touchée par un savoir qui avait transformé son paysage intérieur au point de le rendre méconnaissable. Il lui serait impossible de retourner dans les pâturages banals de l’adolescence et de la féminité. Elle devait aller de l'avant. Et ce soir, cela signifiait marcher le long de cette rue déserte, à la rencontre de ce que la nuit à venir allait lui apporter.
Son attention fut attirée par une voiture garée de l’autre côté de la chaussée, dont le moteur tournait au ralenti. Elle jeta un coup d’œil dans sa direction. Toutes ses vitres étaient relevées — en dépit de la chaleur —, ce qui lui parut étrange. Elle ne distinguait pas le conducteur, tant le pare-brise et les vitres étaient souillés de crasse. Mais de désagréables soupçons montaient en elle. De toute évidence, le chauffeur de cette voiture attendait quelqu’un. Et étant donné qu’il n’y avait personne d’autre dans la rue, ce quelqu’un était fort probablement elle.
En ce cas, le chauffeur ne pouvait être qu’un seul homme, car un seul homme savait qu’elle avait une raison de se trouver ici : Decker.
Elle se mit à courir.
Le moteur gronda. Elle regarda derrière elle. La voiture s’éloignait lentement de sa place de parking. Il n’avait aucune raison de se presser. Il n’y avait pas le moindre signe de vie dans la rue. Il lui aurait sans aucun doute été possible de trouver de l’aide, si seulement elle avait su dans quelle direction s’enfuir. Mais la voiture avait déjà réduit de moitié la distance qui les séparait. Bien qu’elle sût qu’elle ne pourrait pas la semer, elle continua de courir, le moteur grondant de plus en plus fort derrière elle. Elle entendit le flanc d’un pneu couiner contre le trottoir. Puis la voiture apparut à côté d’elle, calquant son allure sur la sienne, mètre après mètre.