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Cabale

Clive Barker

Cabale

DU MÊME AUTEUR
aux Éditions Albin Michel

Collection « Spécial fantastique »
Livre de Sang
Une course d’enfer

Collection « Spécial suspense »
Le Jeu de la damnation

Hors collection

Le Royaume des Devins

Clive Barker

CABALE

ROMAN
traduit de l’anglais par Jean-Daniel Brèque

Albin Michel

Édition originale anglaise :

CABAL

© Clive Barker 1988

Fontana Paperbacks, Londres


Traduction française :

© Éditions Albin Michel S.A., 1990
22, rue Huyghens, 75014 Paris

Pour Annie

« Nous sommes tous des animaux imaginaires… »

Domingo d’Ybarrondo,
Un bestiaire de l’âme

PREMIÈRE PARTIE

Loco

« Je suis suis née vivante. N’est-ce pas un châtiment suffisant ? »
Mary Hendrickson,
lors de son procès pour parricide

I
La vérité

De toutes les promesses hâtives que l’on se fait à minuit au nom de l’amour, aucune, Boone le savait à présent, n’est plus sûrement trahie que celle-ci : « Je ne te quitterai jamais. »

Ce que le temps ne vous dérobait pas, les circonstances se chargeaient de vous l’ôter. Il était inutile d’espérer le contraire ; inutile de rêver que le monde vous voulait du bien. Tout ce qui avait de la valeur pour vous, tout ce à quoi vous vous accrochiez pour garder la raison, finirait par pourrir ou par vous être enlevé, et un gouffre béant apparaîtrait sous vos pieds, tout comme il apparaissait à présent sous ceux de Boone, et soudain, sans avoir eu droit à la moindre explication, vous disparaîtriez. En route pour l’enfer ou pis encore, avec toutes vos professions de foi et d’amour.

Il n’avait pas toujours été aussi pessimiste. A une certaine époque — il n’y avait pas si longtemps —, il avait senti le fardeau de son angoisse mentale s’alléger. Les épisodes psychotiques s’étaient faits plus rares, ainsi que les journées où il aurait préféré se taillader les poignets plutôt que de supporter la longue attente jusqu’à sa prochaine dose. Il lui avait semblé qu’il avait des chances de connaître le bonheur.

C’était cette perspective qui lui avait arraché cette déclaration d’amour ; ce « Je ne te quitterai jamais » qu’il avait chuchoté à l’oreille de Lori alors qu’ils étaient étendus sur le lit si étroit qu’il ne l’aurait jamais cru capable d’accueillir deux personnes. Ces mots ne lui étaient pas venus à la bouche au milieu d’un déchaînement de passion. Leur vie amoureuse, tout comme leur relation en général, était accablée de problèmes. Mais là où d’autres femmes avaient renoncé à lui, refusant de lui pardonner son échec, elle avait persévéré, lui avait dit qu’il avait le temps de s’en sortir, tout le temps du monde. « Je serai à tes côtés tant que tu voudras de moi », c’est ce que sa patience semblait signifier.

Personne ne lui avait jamais offert un tel engagement ; et il voulait en offrir un autre en retour. Ces mots : « Je ne te quitterai jamais. » Voilà.

Le souvenir de ces mots, et celui de sa peau presque lumineuse dans la pénombre de la chambre, et du bruit de son souffle lorsqu’elle s’était finalement endormie près de lui — tout ceci avait encore le pouvoir de lui saisir le cœur, et de le serrer jusqu’à la douleur.

Il souhaitait ardemment se libérer à la fois du souvenir et des mots, à présent que les circonstances lui avaient dérobé tout espoir de les concrétiser. Mais ils refusaient de se laisser oublier. Ils le tourmentaient encore, profitant de sa fragilité. Son seul réconfort était de savoir qu’elle—sachant ce qu’elle devait à présent savoir à son sujet — allait s’efforcer de l’effacer de son souvenir ; et qu’elle y réussirait avec le temps. Il espérait seulement qu’elle comprendrait qu’il ignorait tout de lui-même lorsqu’il lui avait fait cette promesse. Il n’aurait jamais couru le risque de connaître une telle douleur s’il n’avait pas cru que la santé mentale était enfin à sa portée.

Rêve donc !

Decker avait brutalement étouffé ces illusions. Il avait fermé à clé la porte de son bureau, baissé le store pour cacher le soleil printanier qui brillait sur l’Alberta, et dit, d’une voix à peine plus haute qu’un murmure :

— Boone. Je crois que nous avons de graves ennuis, vous et moi.

Boone avait noté que le corps immense du psychiatre maîtrisait mal un tremblement. Decker avait le physique d’un homme qui va exsuder ses angoisses au gymnase en fin de journée. Même ses costumes taillés sur mesure, toujours de couleur anthracite, étaient impuissants à domestiquer sa masse, ce qui avait causé une certaine nervosité chez Boone lorsqu’ils avaient commencé à travailler ensemble ; il s’était senti intimidé par l’autorité, tant physique que mentale, du docteur. A présent, c’était la faillibilité de cette force qu’il redoutait. Decker était un Roc ; il était la Raison ; il était le Calme. Cette anxiété contredisait tout ce qu’il connaissait de lui.

— Qu’est-ce qui ne va pas ? demanda Boone.

— Asseyez-vous, voulez-vous ? Asseyez-vous et je vais vous le dire.

Boone s’exécuta. Dans ce bureau, Decker était le maître. Le docteur s’enfonça dans son fauteuil de cuir et inspira profondément par le nez, sa bouche dessinant un pli amer.

— Dites-moi…, commença Boone.

— Où commencer ?

— N’importe où.

— Je croyais que vous alliez mieux, dit Decker. Je le croyais vraiment. Nous le croyions tous les deux.

— Je vais toujours mieux, dit Boone.

Decker secoua légèrement la tête. L’intelligence de cet homme était considérable, mais elle n’était que peu apparente sur ses traits fermés, excepté peut-être dans ses yeux, qui n’étaient pas pour le moment fixés sur son patient mais sur la table qui le séparait de lui.

— Lors de nos séances, dit Decker, vous avez commencé à me parler de crimes que vous pensiez avoir commis. Est-ce que vous vous en souvenez ?

— Vous savez bien que non. (Les transes dans lesquelles le plongeait Decker étaient trop profondes.) Je ne me souviens de quelque chose que lorsque vous faites repasser la bande.

— Je ne ferai repasser aucune de celles-ci, dit Decker. Je les ai effacées.

— Pourquoi ?

— Parce que… J’ai peur, Boone. Peur pour vous. (Il observa une pause.) Peut-être peur pour nous deux.

La fissure du Roc s’élargissait et Decker était impuissant à la dissimuler.

— De quelle sorte de crimes s’agit-il ? demanda Boone d’une voix hésitante.

— De meurtres. Vous en parlez d’une façon obsessionnelle. J’ai cru tout d’abord qu’il s’agissait de crimes oniriques. Vous avez toujours été un homme violent.

— Et à présent ?

—A présent, je crains que vous ne les ayez vraiment commis.

Il y eut un long silence, durant lequel Boone étudia Decker, intrigué plutôt que révolté. Le store n’avait pas été entièrement baissé. Une bande de lumière tombait sur lui, et sur la table qui les séparait. Sur sa surface de verre se trouvaient une carafe d’eau, deux verres et une grande enveloppe. Decker se pencha en avant et la saisit.

— Ce que je vais faire est probablement un crime, dit-il à Boone. Le secret médical est une chose ; la complicité d’assassinat en est une autre. Mais il y a encore une partie de moi-même qui prie Dieu pour que tout ceci soit faux. Je veux croire que j’ai réussi. Que nous avons réussi. Ensemble. Je veux croire que vous allez bien.

— Je vais bien.

En guise de réponse, Decker déchira l’enveloppe.

— J’aimerais que vous jetiez un coup d’œil à ceci, dit-il, glissant une main dans l’enveloppe et en retirant une liasse de photographies qu’il exposa à la lumière. Je vous préviens, ajouta-t-il, elles ne sont pas agréables à regarder.

Il les posa sur la table, les offrant à l’examen de Boone. Sa mise en garde était fondée. L’image placée sur le dessus de la pile lui fit l’effet d’une véritable agression physique. Il sentit monter en lui une terreur qu’il n’avait plus ressentie depuis que Decker avait commencé à s’occuper de lui : la crainte que cette image le possède. Il avait bâti des murailles pour se protéger de cette peur, brique par brique, mais elles tressaillaient à présent, menaçant de s’effondrer.

— Ce n’est qu’une image.

— C’est exact, répondit Decker. Ce n’est qu’une image. Qu’y voyez-vous ?

— Un homme mort.

— Un homme assassiné.

— Oui. Un homme assassiné.

Pas assassiné : massacré. La vie avait déserté son corps par une multitude d’entailles et de plaies, son sang avait coulé sur la lame qui lui avait tranché le cou et arraché le visage, avait giclé sur le mur qui se trouvait derrière lui. Il ne portait qu’un slip, aussi était-il facile de compter les blessures qui ravageaient son corps, en dépit du sang. Ce fut ce que Boone entreprit de faire, pour empêcher l’horreur de l’engloutir. Même ici, dans cette pièce où le docteur avait sculpté un autre moi à partir de la matière brute de son patient, Boone n’avait jamais éprouvé une telle panique. Son petit déjeuner, à moins qu’il ne s’agît de son dîner de la veille, remontait de ses entrailles au fond de sa gorge, dans un mouvement contre nature. De la merde dans sa bouche, pareille à la souillure de cet acte.

« Compte les blessures, se dit-il ; fais comme si c’étaient des boules sur un boulier. » Trois, quatre, cinq sur l’abdomen et sur la poitrine : l’une d’elles était particulièrement atroce, évoquant davantage une larme qu’une blessure, si large qu’elle découvrait les entrailles de l’homme mort. Deux autres sur l’épaule. Et puis le visage, défiguré par les plaies. Si nombreuses que personne n’aurait pu les compter, même pas le plus détaché des observateurs. Elles avaient rendu la victime totalement méconnaissable : les yeux arrachés, les lèvres tranchées, le nez en lambeaux.

— Assez ? dit Decker, comme si la question avait un sens.

— Oui.

— Il y en a d’autres.

Il découvrit la deuxième photographie, posant la première à côté de la pile. Une femme affalée sur un sofa, les deux moitiés de son corps disloquées d’une façon interdite par la vie. Sans doute n’avait-elle aucun rapport avec la première victime, mais le boucher avait façonné entre elles une hideuse ressemblance : la même absence de lèvres, la même absence d’yeux. Nées de parents différents, les deux victimes étaient parentes dans la mort, détruites par la même main.

Et Boone se surprit à penser : « Suis-je leur père ? »

« Non, répondirent ses tripes. Ce n’est pas moi qui ai fait ça. »

Mais deux choses l’empêchèrent de parler. Premièrement, il savait que Decker ne mettrait pas en danger l’équilibre de son patient sans une bonne raison d’agir ainsi. Deuxièmement, un tel démenti serait sans valeur, car tous deux savaient à quel point l’esprit de Boone s’était déjà abusé lui-même par le passé. S’il était responsable de ces atrocités, il pouvait aussi bien ne pas en être conscient.

Il resta silencieux, n’osant pas regarder Decker de peur de découvrir le Roc réduit en pièces.

— Une autre ? dit Decker.

— S’il le faut.

— Il le faut.

Il découvrit une troisième photographie, et une quatrième, disposant les images sur la table comme s’il tirait les cartes à Boone, mais toutes les cartes de ce tarot représentaient la Mort. Dans la cuisine, gisant près de la porte ouverte du réfrigérateur. Dans la chambre, près de la lampe de chevet et du réveille-matin. En haut de l’escalier ; près de la fenêtre. Les victimes étaient de tous les âges et de toutes les couleurs ; des hommes, des femmes et des enfants. Quel que fut le démon responsable de leur mort, il ne semblait faire aucune distinction entre elles. Il anéantissait la vie là où il la trouvait, tout simplement. Il n’était ni rapide ni efficace. Les pièces dans lesquelles avaient péri ces êtres portaient les traces bien visibles des jeux auxquels s’était livré le tueur plein d’humour. Les meubles avaient été renversés par les victimes tentant d’éviter le coup de grâce*; leur sang avait éclaboussé les murs et les peintures. L’une d’elles avait perdu ses doigts, peut-être en tentant de saisir la lame qui la menaçait ; la plupart avaient perdu leurs yeux. Mais aucune d’entre elles n’avait réussi à se sauver, en dépit de toute la bravoure avec laquelle elles avaient résisté. Elles avaient toutes fini par tomber, qu’elles se soient empêtrées dans leurs sous-vêtements, ou qu’elles aient cherché refuge derrière un rideau. Elles étaient tombées en sanglotant ; elles étaient tombées en vomissant.

Il y avait onze photographies en tout. Chacune d’elles était différente — pièce grande ou petite, victime nue ou habillée. Mais elles étaient toutes identiques : les images d’une folie à l’œuvre, prises après la sortie de l’acteur principal.

Dieu tout-puissant, était-il cet homme ?

Ne trouvant aucune réponse en lui-même, il posa la question au Roc, parlant sans quitter des yeux les cartes étincelantes.

— Est-ce que c’est moi qui ai fait ça ? dit-il.

Il entendit Decker pousser un soupir, mais rien d’autre ne vint, aussi osa-t-il jeter un œil vers son accusateur. Tandis qu’il observait les photographies étalées devant lui, il avait senti le regard de l’autre le scruter, faisant naître un frisson douloureux dans son cuir chevelu. Mais ce regard à présent l’évitait.

— Je vous en prie, dites-le-moi. Est-ce que c’est moi qui ai fait ça ?

Decker s’essuya les yeux. Il avait cessé de trembler.

— J’espère que non, dit-il.

Cette réponse paraissait faible au point d’en être grotesque. Ce n’était pas d’une infraction bénigne qu’ils étaient en train de débattre. C’était de la mort onze fois donnée ; et d’autres fois encore, peut-être ; loin des yeux, loin du cœur ?

— Dites-moi ce que je vous ai raconté, dit Boone. Dites-moi précisément…

— C’étaient surtout des divagations.

— Alors, qu’est-ce qui vous fait croire que c’est moi le responsable ? Vous devez avoir de bonnes raisons.

— Il m’a fallu du temps pour rassembler toutes les pièces du puzzle, dit Decker.

Il regarda le charnier étalé sur la table, alignant du majeur une photo mal placée.

— Je suis obligé de faire un rapport sur votre état une fois par trimestre. Vous le savez. J’ai donc repassé toutes les bandes enregistrées lors de nos séances, en séquence, afin de me faire une idée de vos progrès… (Il parlait avec lenteur ; avec lassitude.)… et j’ai remarqué que les mêmes phrases revenaient régulièrement dans vos propos. Enfouies la plupart du temps au milieu d’autres sujets, mais elles étaient là. On aurait dit que vous cherchiez à confesser quelque chose ; mais quelque chose de si atroce à vos yeux que, même en état de transe, il vous était impossible de parvenir à le formuler. Cela apparaissait donc sous la forme d’un… code.

Boone savait tout des codes. Il les avait souvent entendus durant ses périodes difficiles. Des messages en provenance d’un ennemi imaginaire, entre les longueurs d’onde de deux stations de radio ; ou dans le murmure de la circulation avant l’aube. Il n’était guère surprenant que lui-même ait appris à maîtriser cet art.

— J’ai posé quelques questions en l’air à certains officiers de police que j’avais soignés, reprit Decker. Rien de spécifique. Et ils m’ont parlé des meurtres. J’avais eu connaissance de certains détails par la presse, bien sûr. Cela fait apparemment deux ans et demi que ça a commencé. La plupart du temps ici, à Calgary ; le reste du temps, à moins d’une heure de route. L’œuvre d’un seul homme.

— Moi.

— Je n’en sais rien, dit Decker, levant finalement les yeux pour regarder Boone. Si j’en avais été sûr, je l’aurais signalé…

— Mais vous n’êtes sûr de rien.

— Je ne veux pas y croire, pas plus que vous. S’il s’avère que c’est vrai, ça ne me couvrira pas de gloire. (Il y avait en lui une colère mal dissimulée.) C’est pour ça que j’ai attendu. J’espérais que vous seriez avec moi quand surviendrait le suivant.

— Vous voulez dire que certains de ces gens sont morts alors que vous saviez déjà ?

— Oui, dit Decker d’une voix atone.

— Seigneur !

A cette idée, Boone quitta sa chaise d’un bond, et sa jambe heurta la table. Les images de meurtre s’envolèrent.

— N’élevez pas la voix, demanda Decker.

— Des gens sont morts, et vous avez attendu ?

— C’est pour vous que j’ai pris ce risque, Boone. Ayez un peu de respect pour ça.

Boone se détourna de lui. Une sueur glacée courait le long de son échine.

— Asseyez-vous, dit Decker. S’il vous plaît, asseyez-vous et dites-moi ce que ces photos signifient pour vous.

Boone avait involontairement porté une main à son visage. Grâce à Decker, il savait ce que signifiait cet élément du langage corporel. Son esprit utilisait son corps pour refouler une révélation ; ou pour l’occulter complètement.

— Boone, il me faut des réponses.

— Elles ne signifient rien, dit Boone sans se retourner.

— Rien du tout ?

— Rien du tout.

— Regardez-les encore.

— Non, dit Boone avec insistance. Je ne peux pas.

Il entendit le docteur inspirer, et s’attendit à moitié à recevoir l’ordre d’affronter de nouveau ces horreurs. Mais la voix de Decker se révéla conciliante.

— Ce n’est rien, Aaron, dit-il. Ce n’est rien. Je vais les ranger.

Boone pressa les paumes de ses mains contre ses yeux clos. Ses orbites étaient brûlantes, et humides.

— Elles sont parties, Aaron, dit Decker.

— Non, elles sont encore là.

Elles étaient encore avec lui, leur souvenir était précis. Onze pièces et onze corps, gravés sur son œil intérieur, au-delà de tout exorcisme. Le mur que Decker avait mis cinq ans à bâtir avait été abattu en cinq minutes, et par son architecte lui-même. Boone était de nouveau à la merci de sa démence. Il l’entendait gémir dans sa tête, montant de onze gorges tranchées, de onze ventres percés. Souffles et gaz digestifs chantant cette vieille chanson folle.

Pourquoi ses défenses s’étaient-elles effritées aussi facilement, après tant de labeur ? Ses yeux connaissaient la réponse, et les larmes qu’ils versaient avouaient ce que sa langue était impuissante à avouer. Il était coupable. Sinon, pourquoi ? Ces mains qu’il essuyait à présent sur son pantalon avaient torturé et massacré. En prétendant le contraire, il ne ferait que les inciter à commettre de nouveaux crimes. Mieux valait se confesser, bien qu’il ne se souvînt de rien, plutôt que de les laisser libres d’agir à leur guise.

Il se retourna pour faire face à Decker. Les photographies avaient été rassemblées et posées à l’envers sur la table.

— Vous vous rappelez quelque chose ? dit le docteur, percevant un changement sur le visage de Boone.

— Oui, répondit-il.

— Quoi ?

— C’est moi, dit simplement Boone. C’est moi qui ai fait ça.

II
Enquête

1

Decker était le procureur le plus indulgent qu’un accusé eût pu souhaiter. Les heures qu’il passa avec Boone dans les jours qui suivirent furent occupées par des questions soigneusement posées grâce auxquelles— meurtre après meurtre — ils examinèrent ensemble les indices relatifs à la vie secrète de Boone. En dépit de l’insistance avec laquelle le patient revendiquait les crimes pour siens, Decker lui conseilla la prudence. Avouer sa culpabilité ne constituait pas une preuve formelle. Ils devaient s’assurer que la confession de Boone n’était pas simplement l’œuvre de sa tendance à l’autodestruction, qu’il n’avouait pas le crime par simple soif de châtiment.

Boone n’était pas en position de discuter. Decker le connaissait mieux qu’il ne se connaissait lui-même. Et il n’avait pas oublié la remarque de Decker : si le pire s’avérait, le docteur pourrait dire adieu à sa réputation de guérisseur ; aucun d’eux n’avait le droit à l’erreur. La seule façon d’être sûr, c’était de passer en revue tous les détails des meurtres — dates, noms et lieux — dans l’espoir que Boone vienne à se rappeler quelque chose. A moins qu’ils ne découvrent qu’un de ces crimes avait été commis à un moment où il s’était indiscutablement trouvé en compagnie d’un tiers.

La seule partie de ce processus devant laquelle Boone recula fut l’examen des photographies. Il résista à la pression gentiment exercée par Decker durant quarante-huit heures, ne rendant les armes que lorsque Decker renonça à toute gentillesse pour se mettre à le harceler, l’accusant de couardise et de duplicité. Ne s’agissait-il donc que d’un jeu, demanda Decker ; d’une démonstration d’automortification à l’issue de laquelle aucun d’eux n’aurait avancé ? En ce cas, que Boone fiche le camp de son bureau et aille gâcher le temps de quelqu’un d’autre avec ses jérémiades.

Boone accepta d’étudier les photographies.

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