Chapters (30)
- Loco
- I La vérité
- II Enquête
- III Le rhapsode
- IV Nécropole
- V L’autre singe
- VI Des pieds d’argile
- La mort est une garce
- VII Routes difficiles
- VIII L’endroit de sa chute
- IX Contact
- X Soleil et ombre
- Ages sombres
- XI Le terrain de chasse
- XII En dessus et en dessous
- XIII L’enfant prophétique
- XIV Le Tabernacle
- Saints et pécheurs
- XV Le prix à payer
- XVI Maintenant ou jamais
- XVII Délire
- XVIII La colère des vertueux
- La bonne nuit
- XIX Un visage sans amis
- XX Pulsions
- XXI Ce désir-là
- XXII Le triomphe du Masque
- XXIII La traque
- XXIV Cabale
- XXV Reste avec moi
2
— C’est une blague, dit Sheryl lorsqu’elles se retrouvèrent devant le Hudson Bay Sunset. Est-ce que je ne t’avais pas dit qu’il avait un sens de l’humour bizarre ?
Le restaurant qu’il leur avait indiqué avait été complètement détruit par un incendie plusieurs semaines auparavant, à en juger par l’état de ses poutres ruinées.
— Tu es sûre que c’est la bonne adresse ? demanda Lori.
Sheryl éclata de rire.
— C’est une de ses blagues, je te dis.
— Maintenant qu’on a fini de rire, quand est-ce qu’on mange ?
— Il est probablement en train de nous observer, dit Sheryl, dont la bonne humeur était quelque peu forcée.
Lori regarda autour d’elle en quête d’un signe du voyeur. Bien qu’il n’y eût rien à redouter dans les rues d’une ville comme celle-ci, même un samedi soir, le quartier était loin d’être accueillant. Dans la rue où elles se trouvaient, une boutique sur deux était fermée — parfois même condamnée— et les trottoirs étaient complètement déserts dans toutes les directions. Ce n’était pas un endroit où elle aurait souhaité s’attarder.
— Je ne le vois pas, dit-elle.
— Moi non plus.
— Alors, qu’est-ce qu’on fait ? demanda Lori, s'efforçant de dissimuler son agacement.
Si c’était là l’idée que Curtis-Casanova se faisait d'une soirée en ville, il était permis de douter des goûts de Sheryl ; mais d’un autre côté, qui était-elle pour se permettre de juger son amie, elle qui avait naguère aimé un psychopathe ?
— Il doit être quelque part dans le coin, dit Sheryl d’une voix emplie d’espoir. Curtis ? appela-t-elle en poussant la porte couverte de cloques.
— Pourquoi on ne l’attend pas dehors, Sheryl ?
— Il est probablement déjà rentré.
— Cet endroit est peut-être dangereux.
Sa prière fut ignorée.
— Sheryl.
— Ça va, ça va. J’ai entendu.
Elle avait déjà plongé dans les ténèbres qui régnaient à l’intérieur du restaurant. Une odeur de bois et de tissu brûlés vint agresser les narines de Lori.
— Curtis ? appela la voix de Sheryl.
Une voiture passa dans la rue, émettant un bruit de moteur mal réglé. Son passager, un jeune homme prématurément chauve, se pencha à la vitre.
— Vous avez besoin d’aide ?
— Non merci, cria Lori en réponse.
Elle ne savait pas si cette question était motivée par une simple courtoisie provinciale ou par le désir. Probablement par le désir, décida-t-elle lorsque la voiture prit de la vitesse et disparut ; les hommes étaient les mêmes partout. Son humeur, qui s’était grandement améliorée depuis qu’elle avait retrouvé la compagnie de Sheryl, tournait rapidement à l’aigre. Elle n’appréciait guère l’idée de se retrouver dans cette rue déserte alors que ce qui subsistait de jour était proche de l’extinction. La nuit, qui lui avait toujours paru riche de promesses, appartenait trop aux Enfants qui s’étaient approprié son nom. Et pourquoi pas ? Toutes les ténèbres n’en faisaient qu’une en fin de compte. Du cœur ou des cieux ; une seule ténèbre. En ce moment même, à Midian, ils étaient sans doute en train d’ouvrir les portes de leurs mausolées, sachant que la lumière des étoiles était impuissante à les flétrir. Elle frissonna à cette idée.